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Lettre 14 - Rapport d'un témoin oculaire sur Jean
Césarée
Ce que j’apprends de Rome me rend presque heureux d’être un simple procurateur. Un ami commun – je préfère ne pas citer de noms – m’écrit que Séjan n’aspire pas seulement à s’allier par mariage à la famille de César, mais qu’en même temps, il parle avec mépris de César lui-même. “Monarque d’un îlot”, l’a-t-il qualifié l’autre jour – l’as-tu entendu? J'ose à peine écrire ces mots. Si ces propos parviennent aux oreilles de César, je serai heureux de ne pas être redevable de ma nomination à la faveur de Séjan.
Joseph est enfin de retour et je me suis entretenu avec lui et Alexandre. Il a eu quelques difficultés à localiser le prédicateur. Il a dû parcourir monts et vaux par tous les temps, et a été regardé d'un mauvais œil par les Juifs qui se trouvaient eux aussi sur la route. Ils sont eux aussi nombreux sur la route: la plupart viennent de Judée, mais bon nombre d’entre eux proviennent du territoire d’Antipas, de l’autre côté du Jourdain, et certains de Samarie et même de Galilée. Quand il a fini par trouver Jean – ce type se déplace en permanence de village en village –, sais-tu ce qu’il a découvert? Un des officiers d’Antipas, qui surveillait Jean pour le compte de son maître. Le bruit courait que Jean allait bientôt quitter mon territoire et traverser le Jourdain pour se rendre dans celui d’Antipas. Je ne sais pas si je vais lui en donner l’occasion.
C'est peut-être une affaire très grave. Jean fait justement partie de ces gens dont on m'a mis en garde. D'après le récit de Joseph, il est “mi-nu, mi-affamé et à moitié fou”, mais cela n'a aucune importance pour ces Juifs. C'est ce qu'il dit qui compte, ou plutôt, peut-être, l'interprétation qu'ils choisissent de donner à ses propos. Il leur dit que le grand moment, la nouvelle ère qu’ils attendent tous, arrive, et pour eux, cela ne signifie qu’une seule chose: plus d’Hérode, plus de Romains, plus de gouverneurs, de troupes ni d’impôts. L’idée de liberté, d’indépendance, du retour des jours glorieux qu’ils ont connus sous leurs anciens rois – c’est cela qui les attire de tout le pays. Joseph déclare que Jean n’a qu’à annoncer qu’il est le chef attendu et toute la contrée va s’embraser. Il ne prétend pas, dit Joseph, être lui-même un chef, mais il fait quelque chose qui est presque aussi grave: il leur annonce qu’un chef va venir, très bientôt, ce qui est exactement ce qu’ils attendent. J’ai interrogé Alexandre à ce sujet et il est plein de sagesse et de mystère. Je lui ai demandé si ce chef était ce même libérateur ou Messie dont Caïphe avait parlé. Il répond que non; que selon leurs écrits sacrés, avant l’arrivée du libérateur, il doit d’abord venir un avant-coureur, un messager ou un prophète – appelez-le comme vous voulez – et que lorsque cette personne arrivera, alors tout le peuple saura que le libérateur lui-même ne tardera pas à venir.
Tu verras que, du point de vue du gouverneur romain, tout cela revient au même. Jean prédit l’arrivée imminente d’un nouveau prophète; l’apparition du prophète sera suivie de celle du libérateur, puis César et Rome céderont la place à une nouvelle ère. Tu conviendras qu’il est impossible de laisser de telles idées, aussi fantaisistes que pernicieuses, se répandre parmi le peuple. Tu ne peux imaginer l’atmosphère d’attente qui règne partout ici. Tout le monde attend, attendant patiemment que les événements se produisent. J’ai la conviction que le meilleur endroit pour des gens comme Jean est la prison, et c’est là que je me propose de l’envoyer sous peu.
J’ai écrit à Caïphe pour lui demander ce que lui et le Sanhédrin avaient à dire à ce sujet et pour l’informer de mon intention. Ils auraient dû m’avoir fait part de leur avis depuis longtemps.
Il ne faut pas que j'oublie de te raconter une anecdote amusante à propos de Jean. Il dit aux Juifs que, pour se montrer dignes des grands jours à venir, ils doivent faire preuve d'humilité face à la mauvaise vie qu'ils ont menée. Cela me fait sourire, tout comme cela te ferait sourire si tu connaissais les Juifs. La plupart d'entre eux n'apprécient pas du tout cet enseignement. À leurs yeux, ils n'ont aucune raison d'être humbles; ils n'en ont d'ailleurs jamais eu. La nouvelle ère, c’est très bien, mais son but est d’élever les Juifs au-dessus de tous les autres peuples. L’humiliation, elle est pour les Grecs, les Romains et leurs semblables. J’aimerais bien savoir ce que pense mon ami Annas de l’idée de s’humilier sur l’ordre d’un prédicateur en haillons qui s’est échappé d’une grotte! Mais je le sais déjà. Les prêtres sont habitués à des gens comme Jean. Il y a toute une secte de fanatiques de son espèce dans ce pays – bon nombre d’entre eux dans la région même d’où il vient – qui mènent une vie austère et méprisent le clergé insouciant de Jérusalem. Annas et Caïphe ne le ménageraient pas, j’en suis sûr, surtout s’il montrait des signes de popularité croissante. C’est très bien que leur Dieu fasse naître une nouvelle ère, mais les grands prêtres s’attendent certainement à ce qu’on les consulte au préalable.
Cela me semble être l’occasion de m’affirmer. J’attendrai une lettre de Caïphe, mais quoi qu’il dise, j’ai désormais l’intention de renforcer la garnison à Jérusalem. J’espère que tu approuveras ma décision.
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