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Lettre 18 - La défaite de Pilate
Césarée
Je remercie Jupiter que la ville soit à nouveau débarrassée des Juifs. Les derniers de cette bande hétéroclite s’enfoncent dans les montagnes, et je t’écris, mon cher Sénèque, à la hâte pour te raconter ce qui s’est passé. Je vais être tout à fait franc avec toi, car la vérité est que je pourrais avoir besoin de ton aide et de celle de mes autres amis. Je suis heureux que César lui-même soit absent de Rome, car je ne peux m'empêcher de penser que les faits pourraient lui être présentés de manière déformée. Non, j'ai dit que je serais franc avec toi ; en réalité, je crains que les faits ne lui soient rapportés tels qu'ils sont.
Au bout de quatre jours, les Juifs ne montraient aucun signe d’essoufflement. Ils se tenaient debout, s’asseyaient, dormaient et récitaient leurs prières tout autour du palais ainsi que dans les rues et sur les places adjacentes. Ils se consacraient surtout à la prière. Marcius m’écrivit que tout était immobilisé à Jérusalem et qu’il était passivement assiégé dans l’Antonia. Joseph rapporta que le Sanhédrin avait envoyé des émissaires auprès d’Hérode Antipas, son frère et gouverneur de Syrie, les suppliant d’intervenir auprès de moi au motif qu’une émeute importante en Judée aurait des répercussions néfastes sur leurs territoires. Les prêtres avaient également décidé de la délégation qu’ils enverraient, si nécessaire, à Rome. Je décidai de les menacer directement par la force militaire. J’annonçai que le lendemain – le sixième jour de ces débats – les Juifs devaient se rassembler sur la place du marché tôt le matin et que je m’adresserais à eux personnellement. En même temps, j’ordonnai que toutes les troupes disponibles se cachent dans les bâtiments environnants. À la fin de mon discours, elles devaient se déployer et s’avancer vers les Juifs.
La place du marché est un espace ouvert pouvant accueillir vingt mille personnes, et elle était bondée. Le vacarme, à mon arrivée, était indescriptible. Pendant dix minutes, ils m’ont crié dessus et se sont crié dessus les uns les autres. Ils se comportaient comme des fous. Je ne sais pas ce qu’ils disaient ; je doute que beaucoup d’entre eux le sachent eux-mêmes. Les prêtres, qui avaient formé une ligne (pour me protéger, je crois) devant l’estrade surélevée où j’étais assis, ne parvenaient pas à faire régner le silence. Finalement, je me levai, fis signe à mes fonctionnaires et fis mine de partir. Cela les calma un instant et Caïphe, montant sur l’estrade, leur dit que le Sanhédrin m’avait demandé de m’adresser à eux personnellement (ce qui n’était pas vrai) et qu’il était de leur devoir d’écouter en silence. Ils se turent pour un moment.
Je me montrai courtois, conciliant. Je leur dis que César avait toujours tenu à ne pas s’immiscer dans leur religion et que je n’étais pas moins disposé que les autres gouverneurs à respecter leurs convictions. Mais il ne s’agissait pas là de religion, c’était purement un acte administratif auquel ils ne devaient pas faire objection. Ils ne pouvaient espérer être exemptés des emblèmes de la souveraineté romaine, je dirais presque de la citoyenneté romaine, qui étaient communs à l’ensemble du monde civilisé. À ces mots, des murmures s’élevèrent. J’étais disposé, ai-je dit, à examiner toute demande raisonnable qu’ils pourraient formuler, mais ils devaient avant tout rentrer tranquillement chez eux. Tant que cela ne serait pas fait, rien ne pourrait être entrepris. Ou bien souhaitaient-ils s’engager dans un conflit avec la puissance romaine? Je m’interrompis abruptement et donnai le signal. Aussitôt, des troupes apparurent de tous côtés et, leurs armes prêtes au combat, encerclèrent la foule.
Que penses-tu qu'ils aient fait, ô le plus sage des sages de Rome? Ont-ils cédé à la panique, tremblé devant l'épée romaine, cherché à s'enfuir ? Nullement. Ont-ils attaqué les troupes, se sont-ils jetés dans le combat dont je les avais menacés ? Pas un seul instant. Au début, ils furent pris de court et ne firent ni bruit ni mouvement. Puis l’un de leurs chefs, devant moi, cria d’une voix forte en araméen et, exposant son cou à l’épée, s’agenouilla devant le soldat le plus proche de lui. Il avait dit, m’a-t-on rapporté, qu’ils préféreraient mourir plutôt que de céder. En un éclair, ils suivirent tous son exemple. Partout, prêtres et peuple confondus, firent de même. Ils se bousculaient pour se mettre en avant afin de présenter leur cou au bourreau romain, et derrière les chanceux, ils s’agenouillaient, le cou exposé, rangée après rangée, par milliers et par milliers, pour attendre leur tour. La situation était grotesque. Je ne pouvais pas vraiment ordonner un massacre général. Je n’en avais jamais eu l’intention. Même s’ils n’avaient offert qu’une seule tête, je n’aurais pas pu la couper, bien que cela m’aurait procuré le plus grand plaisir. J’avais échoué et j’en étais conscient. Il ne m’a fallu que quelques secondes pour prendre ma décision. J’ai fait signe aux grands prêtres de me suivre et je me suis retiré pour m’entretenir avec eux. Je vais abréger le récit de mon humiliation. J’ai déclaré que j’étais profondément impressionné par leur dévouement à leur religion (et c’était tout à fait vrai), mais que ce qui m’avait le plus marqué, c’était l’ordre et le calme dont ils avaient fait preuve. S'il en avait été autrement, s'ils avaient cherché à m'intimider par la violence — mais tu comprends mon argument et, même si tu souris, je t'assure que les prêtres, eux, ne l'ont pas fait. Ils m'ont remercié solennellement, puis Caïphe est sorti et a annoncé ma décision en reprenant presque mes propres mots, ajoutant qu'ils devaient avoir confiance en moi et en leurs prêtres, et rentrer tranquillement chez eux. S'ensuivirent alors des cris de joie, des actions de grâce et, bien sûr, davantage de prières. C'est à Yahweh qu'en revenait le mérite. Toute la journée, ils s'en sont allés en chantant leurs psaumes. Qu'ils chantent tant qu'ils le peuvent. Mais si un jour ils se retrouvent avec un autre gouverneur que moi, si César abandonne sa politique de tolérance patiente, si leurs fanatiques déchaînés destituent ces prêtres politiques et rusés, si les armées romaines se mettent en marche – Yahweh les sauvera-t-il alors?
Je compte sur toi et sur mes autres amis pour présenter les faits sous leur meilleur jour lorsque cette histoire parviendra à Rome. Après tout, je n’ai cherché qu’à imposer le respect envers César, et ses effigies ont trôné au-dessus de leur temple pendant une semaine. C’est un début, même si, au final, j’ai perdu la partie.
J'attends maintenant le prédicateur Jean. Marcius devrait déjà l'avoir mis hors d'état de nuire. Lorsqu'il sera en sûreté ici, en prison, l'épée s'occupera de lui. Si leur victoire sur moi leur fait croire qu'une nouvelle ère a commencé, je veillerai au moins à ce que le prophète ne vive pas assez longtemps pour la voir.
Tu as donc lu l’une de tes tragédies devant un public émerveillé à Rome? Je suis sûr qu’elle regorge de nobles sentiments. J’aimerais être là pour les écouter. Si seulement tu étais ici pour les adresser à ces Juifs incorrigibles, et moi là pour assister au spectacle.
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