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Lettre 2 - Politique à l'égard des Juifs
Alexandrie
J'ai reçu ta lettre dès mon arrivée et je m'empresse de t'en remercier. Je me réjouis de voir que, malgré ton emploi du temps chargé et la brillante réputation que tu te forges à la cour, tu aies trouvé le temps et la motivation de m'écrire une longue lettre pleine de bons vœux et de conseils. Cela a été très judicieux de ta part, mon ami. "Pilate", t’es-tu dit, "cet impulsif et entêté de Pilate, ne pourra pas me contredire. Il devra écouter mes avertissements depuis Alexandrie et y méditer tout le long de son voyage jusqu’à Césarée." Je te le promets, c’est ce que je ferai, et chaque fois que ce sera le cas, je m’étonnerai à nouveau qu’un homme de ton jeune âge puisse être aussi sage. L’État peut s’estimer heureux de pouvoir compter non seulement sur des Césars, mais aussi sur des Sénèque pour les servir, et je suivrai tes avancées avec une affection impatiente depuis mon exil parmi les sauvages.
"Quoi, me diras-tu, des sauvages! C’est donc là tout ce qu’a accompli ma lettre, c’est donc dans cet esprit que tu t’attelles à ton travail? Les Juifs ne sont pas des sauvages." Non, ils ne le sont pas. Je ne cherche qu’à te provoquer. Les Juifs sont très civilisés. Ils sont intelligents et subtils, industrieux et tenaces; leurs grands savants peuvent couper les cheveux en quatre et leurs plus rusés prendre de l’avance sur les autres. Ne crains rien, je ne les sous-estimerai pas.
Mais, tu me diras, méfie-toi de leur religion, car ce sujet est celui qui les rend les plus susceptibles, les plus enclins à s’offenser, les plus indomptables dans leur résistance, parmi tous les peuples de cette terre. Et je t’entends ajouter, en levant un doigt d’avertissement: "Tu sais ce que souhaite César!" Oui, je le sais. Pas de troubles, pas de rébellions, des impôts dûment payés: voilà ce que souhaite César. Pourtant, tu ne vas pas prétendre que César aime les Juifs, du moins ceux de Rome. Précisément, dit le sage Sénèque: à Rome, César n’aime pas plus les Juifs qu’il n’aime les Égyptiens. Ils ne se mélangent pas, ils forment une race à part, ils ne font pas de sacrifices aux dieux ni à César, et ils revendiquent toutes sortes de privilèges. César ne veut pas de tels gens à Rome, bien qu’ils y affluent de plus en plus. Qu’ils restent donc dans leur propre Judée, et qu’on les laisse tranquilles dans leur propre Judée ! N’est-ce pas là l’instruction ? N’ai-je pas bien pris ta lettre à cœur?
Crois-moi, je n’interférerai pas avec leur religion, leurs prêtres ou leur Temple. Mais j’ai entendu dire – et toi qui en sais tant, n’as-tu pas entendu la même chose? – que chez les Juifs, la religion frôle la politique ? Que doit donc faire un gouverneur romain lorsque la religion se transforme en politique? J’ai entendu dire que certains d’entre eux ne reconnaissent aucun souverain à part leur Dieu, pas même César. Pas même César, marque-le bien! Qu'ils prennent garde. Je ne pense pas que César s'offusquera légèrement contre des serviteurs qui ne se soucient que de garantir le respect de son autorité. En matière de religion, les Juifs peuvent suivre leur propre voie. En matière de politique, ils suivront ma voie, la voie romaine, sinon j'en connaîtrai la raison.
Demain, je vais rencontrer Valerius dans la matinée, et dans l’après-midi une délégation de Juifs d’Alexandrie, qui souhaitent me présenter leurs respects et, selon leur lettre, me faire part de leurs requêtes concernant l’allègement des charges pesant sur leurs compatriotes en Judée. On attendra de moi, je suppose, que je montre à quel point je suis un homme meilleur que Valerius en réduisant les impôts.
La campagne électorale bat déjà son plein.
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