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Lettre 33 - Le procès et l'exécution du Christ

Jérusalem


Je dois terminer la lettre que j’ai commencée ce matin. Immédiatement après avoir dépêché Krito, j’ai confirmé avec Marcius les dispositifs militaires pour la Pâque, qui commence demain. Joseph m'a fait part de ses observations et il pense que les actes de violence contre des membres de la classe dirigeante sadducéenne vont s'intensifier. Selon lui, il importe peu que la province garde le calme que je m'efforce de maintenir ou qu'il y ait des tensions constantes entre nous et les Juifs. Il estime que les extrémistes en ont assez de la paix. Par la suite, j'ai jugé et condamné le prisonnier Jésus. Il a été crucifié immédiatement, en même temps que d'autres prisonniers dans l'attente de leur exécution. Ce n’est pas une mauvaise chose d’avoir ce genre d’exemple concret à la veille de la Pâque, car, dans un rassemblement aussi disparate que celui-ci, il y a toujours des individus dangereux qui trouvent des occasions exceptionnelles pour mettre à profit leurs particularités. À l’heure qu’il est, Jésus est enterré. C’est leur coutume d’enterrer un condamné exécuté le même jour et, de plus, le sabbat commence au coucher du soleil – il a d’ailleurs déjà commencé. Le Sanhédrin a demandé la permission d’enterrer le corps cet après-midi. Maintenant que Jésus est hors de leur chemin, il leur convient de régler toute cette affaire avant le début de la Pâque et d’étouffer ainsi toute polémique qui pourrait surgir, surtout après l’inscription que j’ai ordonné d’apposer sur le prisonnier, et dont je t'en parlerai en détail plus tard.


Le procès  a été bref, mais s’est déroulé dans les règles de l’art. Jésus a été accusé de troubler l’ordre public, d’attiser la sédition et de se proclamer roi des Juifs. Des éléments de preuve furent présentés tant de notre côté que de celui des Juifs, provenant aussi bien de Galilée que de cette ville. Caïphe, Anne et les principaux sadducéens étaient présents, ainsi que certains, mais pas tous, des chefs pharisiens. Certains pharisiens ne voulaient pas participer à la condamnation d’un rebelle contre César, même s’ils souhaitaient ardemment sa mort en tant que rebelle à leur égard. Cela ne l’a toutefois pas aidé. Les prêtres avaient beaucoup à dire sur ses attaques contre leur religion, mais je les ai interrompus sur ce point. Ils ne pouvaient pas avoir le beurre et l’argent du beurre. Si nous ne sommes pas autorisés à nous immiscer dans leur religion, ils ne peuvent pas faire appel à nous lorsque leurs rites sont attaqués; dès que l’offense prend une tournure politique, directement ou indirectement, elle retient notre attention. Ils peuvent se quereller au sujet de Yahweh, comme les Égyptiens au sujet d’Isis, à n’en plus finir, mais lorsqu’un homme déclenche une altercation dans le Temple, il risque de provoquer une révolte générale, et cela nous concerne de près. L'accusation portée contre Jésus de trouble à l'ordre public a été prouvée sans l'ombre d'un doute et il ne pouvait le nier.


Par l'intermédiaire d'Alexandre, j'ai demandé au prisonnier s'il reconnaissait les accusations les plus graves. Les Juifs affirmaient qu'il se considérait comme le libérateur prédestiné de la nation, ce qui impliquerait la fin de leur autorité et de la nôtre. Cela constituerait une offense bien plus grave que celle pour laquelle Antipas avait exécuté Jean. Ils citèrent à la fois les déclarations publiques dans lesquelles Jésus avait parlé d’un nouveau royaume imminent et certaines confessions à son sujet qu’il aurait faites à ses propres disciples. C’était là, je suppose, la principale preuve qu’Annas avait dit qu’ils avaient l’intention de faire valoir. Je lui ai posé la question. Je lui ai demandé s’il se considérait comme le libérateur. Il m’a répondu: “C’est ce qu’ILS disent”, en désignant le grand prêtre et ses compagnons d’un geste sec empreint de mépris. Je lui ai fait remarquer qu’il était également accusé de se présenter comme le roi des Juifs. Je lui ai demandé s’il se considérait comme tel. Il donna la même réponse: “C'est VOUS qui le dites”, ce qui signifiait, je suppose, que dans aucun des deux cas, il n'y avait quoi que ce soit dans sa conduite ou ses motivations qui puisse justifier l'accusation, mais qu'il savait pertinemment que nous avions de toute façon l'intention de lui coller cette accusation. Il comprenait qu'il était pris au piège et qu'il n'y avait aucun moyen de s'en sortir, mais il restait impassible, déterminé, provocateur, presque insolent. Ils sont tous pareils, ces Juifs, aigris et inflexibles, que ce soit envers nous ou entre eux. Même s'il était seul, abandonné et entouré d'ennemis qui voulaient sa mort, ses propres compatriotes le livrant au bourreau romain, il restait calme et déterminé, à l'image de ceux qui avaient orchestré un attentat contre le grand Hérode et avaient préféré subir les pires tortures plutôt que de céder d'un pouce. Une race dangereuse!


Je l’ai condamné à mort. Je ne pouvais, bien sûr, pas faire autrement. Toutes les pistes menaient à cette conclusion. Alexandre, qui porte un regard froid et distant sur ses compatriotes, a insisté sur le fait que cet homme, loin de se faire passer pour un Messie ou un roi, comme la plupart des fauteurs de troubles de ces trente dernières années, avait fait tout son possible pour empêcher ce peuple stupide de lui coller cette étiquette. Alexandre pense que c'est ce que Jésus cherchait le plus à éviter, sachant que si une telle perception de lui se répandait, cela le livrerait entre nos mains et serait fatal à sa cause - désespérée de toute façon - contre le clergé et son système. Alexandre s'est entretenu avec certains de ses disciples et affirme que le prédicateur les avait sans aucun doute avertis à maintes reprises et en termes très sévères de ne pas le considérer ni parler de lui comme du Libérateur que tous ces Juifs attendent, et que ce n'est que lorsqu'il avait estimé que l'ancienne perception qu'on avait de lui s'était dissipée en Galilée qu'il avait décidé de se rendre à Jérusalem. C'est possible. Mais je suis sûr que s’il n’était pas un dangereux rebelle hier, il l’aurait été demain. Car il aurait soit réussi son attaque contre le clergé, soit échoué.


S'il ne l'avait pas fait, combien de temps un homme de son tempérament, si passionné, si obstiné et si audacieux, se serait-il abstenu de susciter cet élan patriotique chez ces Juifs, qui réagissent toujours - sans exception - avec empressement, même lorsque l'appel est lancé par des hommes au charisme bien moindre que celui de Jésus? Te souviens-tu de la description que Procule et Alexandre ont faite de la scène en Galilée? Supposons qu'il eût réussi à faire une percée contre les prêtres et toute la mascarade du rituel du Temple, combien de temps se serait-il écoulé avant qu'il ne s'en prenne à César et aux sacrifices à César et à Rome? À ton avis, aurait-il respecté le culte de Divus Augustus ? Mais bien avant de devoir envisager cette éventualité, nous aurions dû intervenir par la force parmi leurs factions rivales. Car, en l'état actuel des choses, ils sont presque au bord d'une guerre civile qui n'attend que d'éclater, prêts à sauter à la gorge les uns des autres. Donnez-leur un mauvais gouverneur – un gouverneur ne serait-ce qu’à moitié aussi mauvais qu’on dit que je le suis – et la querelle entre ceux qui nous tolèrent et ceux qui méprisent les tolérants dégénérera en guerre ouverte. C’est un sol stérile à tous égards sauf un. Les graines du désordre germeront si vous ne faites que gratter la surface. Ma politique consiste à les détruire dès qu’elles poussent.


Mais j’avais oublié: permets-moi un mot à propos de l’inscription qui annonçait le crime de Jésus. C'était le “Roi des Juifs”, placée au-dessus de la croix. Les pharisiens en furent indignés. Car eux-mêmes voulaient un roi des Juifs. Cela leur aurait procuré le plus grand plaisir de voir César renversé dès le lendemain et un roi juif intronisé – pas un demi-Juif comme Hérode – qui gouvernerait le pays à travers eux et réprimerait leurs rivaux sadducéens. Mais de voir ce titre précieux, “Roi des Juifs”, brandi pour être ridiculisé les mettait en colère; car c’était un rappel trop évident de leur condition d’esclaves. De plus, ils trouvaient insultant qu’un criminel crucifié, un compatriote présomptueux qui leur avait tenu tête, soit qualifié de “Roi”. Je ne leur fis pas de concessions. “Ce que j’ai écrit, je l’ai écrit”, leur dis-je, et je leur ai ordonné de circuler. Je connais cette race. Dès l’instant où ce Jésus a émis son opinion personnelle contre la leur, ils ont voulu lui ôter la vie. Égratignez un prêtre et vous trouverez un autocrate. Partout dans le monde, si un homme dit qu’il usera de sa propre intelligence pour les choses divines, les prêtres tendent l’oreille et tâtent leurs couteaux. S’il va plus loin et dit à ses semblables qu’ils ont eux aussi le droit d’utiliser leur propre intelligence – qu’on lui coupe la tête et l’affaire est réglée !


Je digresse, mon cher Sénèque. Le sujet m’emporte. Je dois m’excuser encore une fois auprès de toi ; je crains que même toi, tu ne trouves le sujet fastidieux. Car, après tout, quelle importance ? Qu’importe un Juif de plus ou de moins ?


J'aimerais pouvoir trouver un substitut à Aduatucus.



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